• Un film choc sur les enjeux de l’industrie forestière

     

    Le Plateau
     
    Un film choc sur les enjeux de l’industrie forestière
    Julien Fréchette signe Le doigt dans l’oeil, un documentaire sur les enjeux complexes de l’île René-Levasseur. (Photo: courtoisie)
     
    Julien Fréchette signe Le doigt dans l’oeil, un documentaire sur les enjeux complexes de l’île René-Levasseur. Entretien avec un jeune cinéaste qui n’est pas sorti du bois.

    Il a tout juste 25 ans et s’apprête à lancer en salle un important documentaire. Julien Fréchette travaille depuis bientôt quatre ans à ce projet qui lui aura permis de vider la question des enjeux de l’île René-Levasseur. Ils sont nombreux : une compagnie forestière affronte un groupe écologiste. Une nation autochtone entame des procédures judiciaires pour faire reconnaître ses droits. Des travailleurs de l’industrie forestière perdent leurs emplois. Des prospections minières se poursuivent sur le terrain. Vous avez dit complexe?

    VC : C’est une île peu connue, pouvez-vous la situer?

    JF : Il s’agit d’une énorme île au nord du barrage Manic 5. Elle a été créée d’abord par un impact météoritique d’une force incroyable, il y a environ 214 millions d’années. Mais c’est la construction de Manic 5, au début des années 60, qui ennoie le territoire et donne à l’île sa forme actuelle. On peut la voir très nettement sur une carte au nord de Baie-Comeau. De par sa position et sa taille, on lui a donné le surnom « d’oeil du Québec ». L’UNESCO lui a également donné le titre de « réserve mondiale de la biosphère » à cause de son écosystème unique.

    VC : Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet?

    JF : Ce projet a commencé modestement et naïvement par un travail à l’Université Concordia où j’étudiais en cinéma. J’avais entendu parler de l’île René-Levasseur par personnes interposées. Je me suis vitement rendu compte du potentiel de ce sujet puisque de nombreux enjeux gravitent autour.

    VC : Quels sont les enjeux qui attirent votre attention au tout début?

    JF : En 1997, le gouvernement octroie l’un des derniers grands CAAF (Contrat d’Approvisionnement et d’Aménagement Forestier), qui inclut l’île René-Levasseur, à la compagnie forestière Kruger. Le temps d’aménager des routes forestières et de mettre en place une barge pour traverser le bois, les coupes débutent en 2002. La Coalition S.O.S Levasseur, composée de jeunes écologistes, décide alors d’en faire son cheval de bataille. Ils veulent contrecarrer les projets de la multinationale.

    VC : Pourquoi veulent-ils préserver l’île?

    JF : C’est le contrat le plus nordique du Québec. C’est un territoire où l’on a peu d’expérience en termes de foresterie. À cette latitude, on sait peu de chose sur la repousse des arbres et la fragilité des écosystèmes. C’est très particulier. On est en droit de se poser des questions. Juste au-dessus, on est dans la toundra! Kruger a mis en place un système de coupe importé des régions plus au sud qui ne correspond peut-être pas à la réalité du terrain. Il aurait été intéressant de faire des recherches avant de couper. C’est le mandat que s’est donné la Coalition : trouver des écosystèmes Forestiers Exceptionnels (EFE dans le jargon) afin de préserver l’île dans son ensemble.

    VC : En cours de route, vous découvrez des éléments qui contribuent à donner à votre film l’air d’une grande enquête. Par exemple, les calculs de possibilités forestières sont biaisés. Les dirigeants de Kruger sont de proches alliés du gouvernement. Des prospections minières ont lieu parallèlement à la coupe de bois. À quel moment les autochtones s’ajoutent-ils à tout cela? Ils entament des procédures judiciaires à l’endroit du gouvernement et de Kruger.

    JF : Au tout début, les autochtones n’étaient pas encore mêlés à la question de l’île. C’est Raphaël Picard, chef Innu de Pessamit sur la Côte-Nord, qui obtient une injonction de la cour pour faire cesser les coupes sur l’île. C’est en attendant qu’un jugement de la Cour Supérieure du Québec statut sur les droits autochtones sur ce territoire. À partir de ce moment, il est juste de dire que le dossier s’est rapidement complexifié et j’ai voulu accorder une grande place aux revendications autochtones. J’ai suivi de très près le chef Picard, notamment lors de son allocution aux Nations Unies, mais aussi lors des élections à Pessamit. Élections qu’il remporte et qui lui permettent de continuer les poursuites envers le gouvernement et Kruger. Et cela, malgré le gouffre financier dans lequel ces poursuites ont drainé la communauté.

    VC : Le film démontre bien l’imbroglio législatif dans lequel le dossier s’empêtre peu à peu. Au-delà des revers juridiques et des conférences de presse, vous avez tout de même suivi des personnages qui incarnent bien les enjeux.

    JF : Oui. Qu’il s’agisse d’Aimé Vachon, un innu pour qui l’île a une signification personnelle ou de Maud Prud’homme, une écologiste qui défend ses idéaux, mon but était de démontrer qu’au-delà des conflits juridiques, plusieurs personnes ont une vision personnelle de l’île. Certains croient qu’il faut la protéger, d’autres y voient des signes de dollars. Les travailleurs forestiers, eux, sont pris entre les deux.

    VC : Richard Desjardins vous a donné une entrevue. Est-ce que le film s’inscrit dans le sillage de l’Erreur Boréale ?

    JF : Je dirais que mon film est un cousin, voir un descendant direct de l’Erreur Boréale. C’est un film qui m’a influencé dans ma démarche. Je me suis intéressé à un cas précis. Contrairement au film de Desjardins et Monderie, je n’ai pas de thèse de surexploitation de la forêt. Mon objectif était de documenter le cas de l’île sans nécessairement prendre position. En faisant le film, je me suis rendu compte que le dossier n’était pas noir ou blanc.

    VC : En effet, le film est moins polémique qu’objectif.

    JF : Je dresse un portrait de la problématique. Lorsqu’on se rend compte que les Innus se battent contre les droits de coupe, mais qu’ils acceptent la prospection minière, lorsque l’on côtoie les travailleurs forestiers dont les emplois dépendent des droits de coupe, lorsqu’on voit les dégâts causés par la machinerie sur le territoire, on ne peut s’empêcher de peser le pour et le contre et d’accepter la complexité du dossier.

    VC : Avez-vous l’impression que nous ne sommes pas suffisamment conscientisés face à ces enjeux?

    JF : Forcément. L’île est loin. Ça ne touche pas beaucoup de personnes directement. Par contre, c’est un enjeu de société important qui touche notre économie et notre écologie.

    VC : Pourquoi « le doigt dans l’oeil » ?

    JF : Le titre a été trouvé dès le départ. « L’oeil du Québec » est le surnom de l’île. Il y a une problématique dans laquelle plusieurs parties s’opposent. Quand on se met le doigt dans l’oeil, ça veut dire qu’on s’aveugle, qu’on se trompe.

    VC : Qui se trompe ?

    JF : Un peu tout le monde. Ce n’est pas un dossier simple. C’est plein de zones grises. Actuellement, Kruger a arrêté ses coupes sur l’île et pense se retirer entièrement. Ils ont d’ailleurs fermé leur usine de Baie-Comeau. Ils réalisent aujourd’hui la fragilité de leur aventure sur l’île. Quant aux Innus, après avoir dépensé des millions, ils voient leur dossier stagner dans des procédures lourdes. Du côté du gouvernement du Québec, il doit se positionner face aux contrats déjà octroyés.

    VC : Dans le contexte de la crise forestière actuelle, votre film risque-t-il de créer des remous ?

    JF : Je crois que c’est le bon moment. C’est difficile de faire un débat là-dessus quand les gens perdent leur emploi. À l’heure actuelle, les emplois sont déjà perdus. Dans un contexte de crise, il faut réagir et se réorienter. Personnellement, j’estime que ça prendrait un statut du ministère de l’Environnement. Sinon, il y a des grandes chances que la situation se reproduise. Avec un statut, la protection peut être plus durable.