• Des centaines de « Canadiens perdus » réclament leur nationalité

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    Des centaines de « Canadiens perdus » réclament leur nationalité

    M le magazine du Monde | <time datetime="2015-01-24T15:12:36+01:00" itemprop="datePublished">24.01.2015 à 15h12</time>• Mis à jour le<time datetime="2015-01-25T15:30:43+01:00" itemprop="dateModified">25.01.2015 à 15h30</time> |

    En raison d'ubuesques règles administratives, des centaines de citoyens nés et vivant au Canada, dont des amérindiens, n'ont pas d'existence officielle.

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    Don Chapman  (ici en 2010 avec  sa femme et sa fille,  à Vancouver) s'est battu durant  quarante-cinq ans avant d'obtenir la citoyenneté. Il soutient aujourd'hui des compatriotes au sein de l'organisme Lost Canadians. -<figcaption class="legende " data-caption="Don Chapman (ici en 2010 avec sa femme et sa fille, à Vancouver) s'est battu durant quarante-cinq ans avant d'obtenir la citoyenneté. Il soutient aujourd'hui des compatriotes au sein de l'organisme Lost Canadians. - | Don Chapman">Don Chapman (ici en 2010 avec sa femme et sa fille, à Vancouver) s'est battu durant quarante-cinq ans avant d'obtenir la citoyenneté. Il soutient aujourd'hui des compatriotes au sein de l'organisme Lost Canadians. - | Don Chapman</figcaption></figure>

    Qu'importe les feuilles d'érable ornant les pierres tombales de divers cimetières d'Europe, le Canada n'a perdu aucun de ses ressortissants au cours des deux guerres mondiales. Du moins pas officiellement. Car la citoyenneté canadienne n'existait pas avant l'entrée en vigueur du Citizenship Act, le 1er janvier 1947. Les personnes décédées avant cette date n'étaient donc pas vraiment canadiennes. Un vide juridique dont le Parlement devrait s'emparer d'ici au 29 janvier. Voilà qui devrait résoudre le problème des morts... mais pas celui des vivants. Car des « Canadiens » nés après 1947 peinent également à faire reconnaître leur nationalité.

    A l'origine, le Citizenship Act excluait l'accès à la citoyenneté dans douze cas précis : si une personne était mineure lorsque son père était devenu citoyen d'un autre pays ; si elle était née dans un pays étranger et n'était pas au Canada pour son vingt-quatrième anniversaire ; si sa mère avait épousé un non-Canadien avant 1947, indépendamment du fait que la personne soit née dans le pays ou même que sa famille y ait toujours vécu ; si elle était née dans un hôpital situé sur le territoire américain... Ils ont été ainsi près d'un million, piégés dans les limbes de l'administration fédérale jusqu'à ce que la loi soit modifiée en 2008. Si la plupart ont depuis été régularisés, des centaines de citoyens sont encore laissés de côté. On les appelle les Canadiens perdus.

    45 ANS POUR SE VOIR RECONNAÎTRE LA CITOYENNETÉ

    Don Chapman fut longtemps l'un d'eux. Il a mis quarante-cinq ans à se voir reconnaître la citoyenneté. A la tête de l'association Lost Canadians, il se bat sans relâche pour ces hommes et ces femmes, qui, le plus souvent détenteurs de papiers en règle, ont été déchus de leur nationalité. « Généralement, ces individus ignorent qu'ils ne sont plus canadiens jusqu'au moment où ils émettent des demandes de pensions ou ont besoin de soins médicaux », explique Don Chapman. « Nous venons de l'un des pays les plus développés au monde, mais ici la citoyenneté est au mieux un privilège que l'on accorde selon des critères discutables, au pire une arme politique. »

    Parmi les Canadiens perdus se trouvent de nombreux Amérindiens, comme Donovan McGlaughlin. Ce père de famille de 61 ans réside au Canada depuis plus de quarante ans. Chaque jour, il craint d'entendre les services d'immigration frapper à la porte de son pavillon de Dawson City (Yukon) pour l'expulser du territoire. Au mois de décembre, jouant son va-tout, il a déposé une demande d'asile auprès du gouvernement fédéral. Une requête faite par des milliers de personnes avant lui... A ceci près que c'est l'accueil de son propre pays que lui sollicite. Il est né au Canada d'un père amérindien originaire des Etats-Unis et d'une mère issue de la première nation canadienne.

    Pourtant, aux yeux de la loi, Donovan McGlaughlin n'existe pas. Son cauchemar administratif a commencé au début des années 1970. Alors âgé d'une vingtaine d'années et revenu au Canada après des années hors du pays, il entame les démarches pour obtenir des papiers d'identité. Problème : il ne dispose d'aucun certificat de naissance. Ses parents ont, en effet, choisi d'écrire les premiers chapitres de son histoire à la marge de la société. « Enfants, ils ont été envoyés dans des écoles résidentielles. Ils y ont nourri une incroyable défiance à l'encontre d'Ottawa. Ils ne pouvaient plus faire confiance au système », raconte-t-il. Ces établissements mis en place par le gouvernement fédéral et l'Eglise avaient pour ambition de favoriser l'assimilation des jeunes Amérindiens. « L'expression utilisée pour résumer leur objectif c'est : "Tuer l'Indien dans l'homme" », rappelle Coll Thrush, professeur d'histoire à l'université de Colombie-Britannique qui a travaillé sur ce thème. Aux mauvaises conditions de vie s'ajoutaient de nombreux sévices. La crainte de voir leur fils condamné au même parcours qu'eux a poussé les parents de Donovan McGlaughlin à ne pas déclarer sa naissance.

    « NOUS ALLONS VOUS RENVOYER AUX ETATS-UNIS »

    En 2008, le premier ministre conservateur, Stephen Harper, a officiellement présenté les excuses du Canada. Des militants pour les droits des Amérindiens ont obtenu des dédommagements pour cette violence institutionnalisée. « Le sens commun voudrait qu'une forme de compassion et de compréhension ait émergé de cette reconnaissance des zones troubles de notre histoire, mais ça n'a pas été le cas », souligne Donovan McGlaughlin. Pendant un temps, ce dernier a accepté sa situation, vivant de petits boulots payés au noir et vagabondant. Désormais installé avec sa compagne et ses enfants, il fait de son combat une question de principe. Face à l'attentisme bureaucratique, il décide au début des années 2000 de prouver qu'il a résidé au Canada depuis au moins huit ans, soit bien plus que les trois années normalement exigées. En 2008, il se rend même à la police pour livrer toutes les informations nécessaires afin de montrer qu'il n'est pas un criminel en cavale. « On m'a invité à faire toutes ces démarches et je me vois ensuite rétorquer : "Ce n'est pas suffisant, il nous faut votre certificat de naissance." Dès le départ, ils savaient que je n'en possédais pas. »

    Les éléments fournis ont été utilisés contre lui. « Votre père était américain, nous allons donc vous renvoyer aux Etats-Unis », lui déclare en 2010 un officier des services d'immigration. Aussi indésirable de l'autre côté de la frontière, il réussit à obtenir un sursis à son expulsion. « Notre justice repose sur le principe de présomption d'innocence, pas notre citoyenneté », insiste, résigné, Donovan McGlaughlin. Ironie du sort, au terme de cette procédure en 2011, il a reçu une lettre du fisc canadien l'exhortant à payer ses impôts. « Je m'en suis réjoui, sauf qu'on ne m'a pas donné les documents nécessaires pour me permettre de travailler. Je suis donc assez canadien pour l'une de nos administrations mais pas pour une autre. »


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